Jimbere

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Société

Les invisibles de chez nous

Boy, nounou, umukozi, umuyaya, … Des noms qui désignent une condition sociale dure, parfois misérable, faite d’incertitudes, légalement non-encadrée. Parce qu’on les nourrit et qu’on les loge, ils ont droit à tout : souvent du mépris, un salaire insignifiant, et toutes nos humeurs, nous autres citadins. Pourtant, c’est à ces jeunes filles et garçons issus de milieux ruraux défavorisés que nous confions la préparation de nos repas, l’éducation de nos enfants, l’hygiène de nos maisons. Venus « gagner la vie » en ville, le destin en décide souvent autrement. Jimbere a mené l’enquête sur le personnel de maison, à Bujumbura et ailleurs.

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Nul n’est prophète chez lui ? Faux !

S’il est parfois considéré comme un sous-homme par ses employeurs, chez lui, c’est une toute autre affaire. Édouard, un « boy » de Kigobe, se prépare à rentrer chez lui à Ruyigi. En peu de temps, il devient méconnaissable…

Le retour du roi © Jimbere

Le petit sourire d’Édouard aura commencé à poindre depuis la veille. Tard dans la soirée, la fébrilité de ses mains, son regard lumineux et sa volubilité iront même jusqu’à inquiéter. « Il a quoi aujourd’hui? », s’alarme le boss. « Tu as oublié ? Il monte demain», réplique la patronne. Sourire condescendant sur les lèvres, les deux employeurs vont se coucher, le laissant seul, faire sa dernière vaisselle.

D’habitude, le mépris bienveillant auquel il a parfois droit le hérisse au plus haut point. Mais aujourd’hui, à la veille du grand jour, c’est « positive attitude ». Demain, à cette même heure, il ne sera plus le « jeune homme sans nom » qu’on fait courir dans tous les sens. Il redeviendra Edouard, et pour quelques jours, il sera à son tour le grand patron.

Avant de s’endormir, une mise au point mentale est nécessaire. Le bidon d’huile de palme? Pas de souci, il est au chevet du minuscule lit. Et la petite enveloppe ? Intacte au fond du sac. Il ne reste plus qu’à fermer les yeux et à fantasmer sur la journée du lendemain.

C’est parti!

Jour J. À six heures du matin, les lacets des chaussures sont déjà faits. Trépignant sur place, Édouard attend impatiemment que ses employeurs se réveillent pour lui ouvrir la grande porte. Ce qui finit par arriver cinq minutes plus tard. Dernier check. Tout est en ordre. Pas d’effusions grandioses, un simple au revoir, suivi d’une petite mise en garde de la patronne : « Tu as dit trois jours, fais en sorte que ce soit trois jours.»

En sortant, les pieds d’Édouard ne touchent plus le sol. Les autres domestiques qu’il croise, baguettes de pain à la main, ont du mal à cacher leur jalousie. « Tu montes ?», l’interpellent-t-il. Cette question s’apparente plus à un constat. Le petit sourire en coin et le bidon d’huile ont déjà fourni la réponse.

Le premier taxi vélo-cycliste qu’Édouard rencontre est celui qui le conduit à la Gare du Nord. La course de 250 Fbu depuis Kigobe pour Kamenge sera payée 400 Fbu. Le transporteur remercie, clin d’œil à l’appui. Entre gens du même bord, on se reconnaît facilement.  D’ailleurs, le taxi vélo-cycliste pourrait aussi venir de Ruyigi, tout comme Édouard … Qui sait ?

Le retour du roi

Les amis sont les premiers à venir accueillir le voyageur © Jimbere

Au cours du voyage, Édouard n’ouvre les yeux que pour jeter des regards dédaigneux, style « pov’ touristes », aux autres voyageurs s’extasiant devant tel ou tel autre spectacle. Il a tellement fait ce trajet qu’il pourrait reproduire le paysage de mémoire. Après trois heures de route, il est grand temps de rappeler les amis pour leur dire d’aller l’attendre au parking. Il reste tout juste une heure de trajet avant l’arrivée, une heure interminable.

En entrant dans la ville de Ruyigi, l’excitation d’Édouard, contenue tout le long du trajet, déborde. Des regards furtifs jetés de tous les côtés, puis après l’ultime tournant du rond-point, il les voit, debout, se tenant un peu à l’écart du parking : Emmanuel et Issa, les deux amis d’enfance. Ces derniers le voient aussi et se précipitent vers le bus.

Les accolades sont viriles, sincères, poignantes. Issa déleste automatiquement le voyageur de son sac à dos. Les deux amis l’accompagnent en devisant pendant au moins deux kilomètres, avant de le quitter, après s’être convenu de se voir plus tard dans l’après-midi. À ce moment Édouard n’est plus très loin de chez lui. Il remonte son sac à dos et entame gaillardement le dernier  talus qui le sépare de la maison parentale.


« Tonton de Bujumbura »

Sur le seuil de la porte, le petit neveu de quatre ans, qui semble avoir passé du temps à guetter quelque chose, voit le jeune homme arriver de loin. Avec de grands cris, il s’enfonce à l’intérieur de la modeste maison en briques adobes, alertant tout le monde du retour de « tonton Édouard ». Le sourire attendri de ce dernier reflète la multitude de sentiments qui se bousculent dans son cœur. Il pénètre à l’intérieur de la maison par la porte entrebâillée, avant d’appeler : « Abo ngaha? » (Ceux d’ici ?)

La belle-sœur, Spéciose, est la première à sortir des appartements internes de l’habitation, le visage éclairé d’un grand sourire, serrant un nourrisson dans les bras. Débarrassant d’abord son beau-frère du bidon d’huile, elle l’invite à s’assoir sur la seule chaise du mobilier de la maison, le reste étant composé d’une table basse et de deux tabourets. Le petit neveu, après avoir fait disparaître le bidon d’huile, court appeler sa tante, la sœur du jeune homme. Celle-là arrive sans tarder, salue timidement son frère et va se serrer contre la belle-sœur sur un tabouret.

L’accueil respectueux de la famille © Jimbere

« Alors, comment ça se passe ici », interroge Édouard du haut de son siège. La belle-sœur s’épanche, les petits soucis quotidiens sont exposés, tandis que la sœur s’explique sur les mauvaises notes du dernier trimestre. « Fais un effort, tu ne sais pas ce que ça me coûte pour avoir ton minerval », gronde le jeune homme. Si non, il apprend que son grand-frère, le mari de Spéciose, est parti travailler et ne rentrera que le soir. Un coup d’œil sur l’horloge du téléphone qui ne quitte jamais le creux de la main. 13h. Il reste du temps pour faire une sieste avant d’aller voir les amis.

Le repos du guerrier

Le rendez-vous a été fixé chez Yakobo à 17h, à Gasanda, un bar qui sert du traditionnel et du moderne. Tous sont là. Issa consulte son téléphone, Emmanuel fume une cigarette et le petit nouveau, le cousin Omer, se tient droit sur la chaise en plastique. L’arrivée d’Édouard tire tout le monde de sa torpeur. Sa première phrase est : « Donnez-nous quatre bouteilles d’insongo !» Le reste du groupe applaudit.

Tout le monde veut être le premier à poser des questions. D’Emmanuel qui s’est essayé, il y a cinq ans à la vie de domestique mais qui a abandonné, à Issa qui travaille actuellement chez des Arabes, en passant par Omer qui veut finir son secondaire à Bujumbura. Édouard répond à chacun, mais de connivence avec ses deux compères, cache à son petit cousin qu’il est un domestique. « La vie de maçon est très dure dans la capitale », confie-t-il à son cousin subjugué.

À la deuxième bouteille, les blagues salaces viennent sur le tapis. Les ex d’Edouard, celles qui se sont mariées et celles qui sont enceintes, sont évoquées tour à tour. La toute dernière est contactée par téléphone. Elle dit qu’elle va arriver….

On discute des dernières nouvelles autour d’un verre © Jimbere

Pendant ce temps, on délaisse le vin de bananes pour la Primus. Le grand-frère débarque sur ces faits et  a droit à sa bouteille. Puis à un moment donné, Édouard lui glisse dans la main l’enveloppe qu’il avait soigneusement conservée au fond du sac le long du voyage. Ni vu, ni connu, aucune émotion sur le visage. La pénombre facilite la transaction.

Puis, à un moment donné, Édouard consulte son téléphone et annonce à tout le monde qu’il est tard et qu’il doit faire une dernière course. Clins d’œil complices de la part de ses deux compères. Il paie une ultime tournée et se lève. En sortant, le jeune homme colle son téléphone contre la joue et susurre tout doucement : « Chérie, on se voit au même endroit que la dernière fois, d’accord ? »

 

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