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Faut-il encore croire à l’ascension sociale grâce à l’école ?

Au Burundi, de l’initiative missionnaire à l’engagement étatique, l’école présente une histoire plutôt riche, marquée par des ruptures mais aussi des continuités sociales. Si l’école se révèle comme une voie d’ascension sociale, son appropriation et son accessibilité pose toujours des problèmes.

Au moment de la rentrée scolaire, c’est normal que tout le monde en parle, se prépare et s’inquiète aussi, partout. Il est donc fructueux de réfléchir sur ce que représente, encore, l’école en termes d’ascension sociale avec ses ambivalences, mais aussi proposer quelques alternatives de sortie de crise.

Mythe d’ascension sociale

Au Burundi, l’école a, d’abord, été l’œuvre des missionnaires catholiques dans le contexte de leur mission civilisatrice, il y a plus d’un siècle. Il fallait recruter les enfants des alentours des missions ou des milieux aristocratiques pour suivre l’éducation moderne à travers l’école (du blanc). Une fois la formation terminée, cette minorité des privilégiés, des élus, était directement recrutée pour servir dans l’administration.

Ensuite, à partir des années 1950, l’école est devenue laïque avec l’implication de l’Etat. Celui-ci allait, d’ailleurs, accroître son intérêt accordé à l’école comme moyen sûr pour former une élite moderne, des cadres intellectuels capables d’affronter l’ensemble des défis nationaux. Ceux-ci étaient, davantage, pressants pour le jeune l’Etat indépendant dans son souci de s’affirmer sur la scène internationale à travers l’autonomie aussi bien politique qu’économique.

De même, envoyer son enfant à l’école était déjà considéré par la population comme un moyen de construire un avenir radieux non seulement pour le jeune apprenant mais aussi pour l’ensemble de sa famille. Bien avant la fin de sa formation, l’enfant était déjà vu comme un muzungu, un blanc, de par son mode de vie, mais aussi en raison des attentes de la population en termes d’ascension sociale matérialisée par l’obtention d’un emploi salarié, un poste dans l’administration, bref une bonne situation.

Jusqu’à nos jours, l’école et son « produit » qui est le diplôme sont considérés comme des éléments majeurs de modernité sociale. Ce sont des signes de prestige, de succès, d’avoir et de pouvoir, d’ascension sociale, sauf que celle-ci est relative car elle reste difficilement accessible pour une large proportion des Burundais.

Modernité sociale en défis d’appropriation et d’accessibilité

Si les Burundais et l’Etat ont compris l’intérêt de l’école et ce qu’elle représente en termes de statut social, elle reste difficilement accessible pour le Burundais moyen, aussi bien au niveau quantitatif que qualitatif. Car une école moderne exige tout un ensemble de moyens financiers, humains, politiques, …bien coordonnés pour des objectifs bien précis.

En effet, ni l’église ni l’Etat n’a pas pu satisfaire la demande en école, devenant de plus en plus croissante. L’école est donc restée une chance pour les uns, un parcours de combattant pour les autres, et un rêve inaccessible pour beaucoup de Burundais et parfois un outil de discrimination et d’exclusion.

C’est pourquoi l’évolution de l’enseignement a été lente si on considère la croissance démographique. Si en 1964-1965, seulement 34 % des garçons et 14% des filles âgés de 6 à 14 ans étaient scolarisés ; en 2020, le taux de scolarisation des enfants de 7 à 12 ans n’était que de 86,5%. De même en 1964, l’Université Officielle de Bujumbura ne comptait que 162 étudiants (dont 8 filles). En 2019, le pays compte à peine 51 mille étudiants dont 27,8% inscrits dans les universités publiques.

Dans le contexte d’une croissance démographique élevée, il a toujours été difficile de mettre en place le concept de « l’école pour tous ». Les différents tests mis en place tel que le fameux concours national de la 6ème année primaire se présentait comme une barrière, une sorte de tamis qui ne laisser passer que quelques « surdoués », en fonction des places disponibles dans le cycle secondaire.

L’instauration des collèges communaux depuis le début des années 1990 s’inscrivait dans la logique de répondre à la demande sociale en écoles. Cette mesure fut innovante dans la mesure où elle a permis d’accroître un peu l’effectif des élèves du secondaire. Aussi, les initiatives du gouvernement depuis 2005 visant la construction des écoles sur toutes les collines du pays et surtout la gratuite des frais de scolarité ont permis l’augmentation de l’effectif des élèves du secondaire de plus de 50% sur une dizaine d’années.

Toutefois, les défis persistent si on considère les cas de non scolarisation et d’abandons scolaires, ainsi que le faible taux de réussite pour entrer à l’enseignement supérieur (35,4% en 2019 et 39 % en 2020). La formation reste très exigeante sur tous les niveaux si on considère le coût de la scolarité mais aussi de la vie. Pour les cycles inferieurs, la mobilisation est intense pour satisfaire les besoins à travers notamment des crédits bancaires, des programmes de distribution gratuite du matériel et des vivres par les organisations humanitaires et les pouvoirs publics, etc. sans pouvoir atteindre tout le monde.

Re-penser l’école, à l’écoute de la communauté et du monde

La crise que connait l’école est multiforme ; en témoignent les différentes interventions lors des Etats Généraux de l’Education tenus en juin dernier. Mais on peut se limiter à deux principaux aspects : cette crise est matérielle et morale. En effet, les effectifs pléthoriques (moyenne de 69 élèves par classe de fondamental en 2020), l’insuffisance des supports pédagogiques et didactiques, des laboratoires et des bibliothèques, sont en partie à l’origine de la baisse progressive du niveau des apprenants. Aussi, l’inadéquation formation-emploi qui aggrave le problème du sous-emploi accélère la démotivation (de tout le monde) envers l’école.

Pour s’en sortir, une prise de conscience nationale est une urgence pour, d’abord, définir les priorités nationales à court comme à long termes et, ensuite, mobiliser l’ensemble des moyens nécessaires (matériels, humains, …). Faut-il donc un programme de suivi-évaluation annuel inclusif, comprenant les principaux intervenants. Car, l’école du 21ème siècle se veut prévisible et réactive en fonction des évolutions et des exigences technologiques, numériques et des réalités sociales, aussi bien au niveau communautaire, national et global. C’est pourquoi on doit avoir le courage de revisiter chaque fois les programmes d’enseignements, à une écourte échéance.

Aussi, comment restaurer la confiance en école pour la rendre sa grandeur, sa gloire, son utilité sociale nationale ? Une nouvelle approche, plus sociale, plus proche voire communautaire peut se révéler efficace. Elle nécessite une écoute active, un suivi psychosocial, pas seulement aux cycles inférieurs, mais également à l’enseignement supérieur. A propos de celui-ci, faut-il, par exemple, améliorer le service aux étudiants en incluant l’option orientation et insertion professionnelle laquelle serait en contact permanant avec les autres secteurs professionnels afin de relayer les informations actualisées aux apprenants (pendant et après la formation) en termes de job (étudiants), de stages, d’emplois, de bourses d’études, etc.

En bref, on peut dire que s’il est encore possible de croire en l’école comme voie d’ascension sociale, on peut aussi reconnaitre qu’elle présente énormément de limites voire des faillites. C’est pourquoi un nouveau « contrat social » autour de l’école se présente comme une urgence pour sortir de sa crise à la foi matérielle et morale. L’approche viserait à guider l’apprenant en termes d’ « acteur possible » de l’avenir de sa communauté locale, nationale et globale, avec toutes les exigences en termes de savoir-faire et de compétition sur le marché du travail.

Par Dr Éric Ndayisaba, enseignant-chercheur

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