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Société

Dépasser son histoire pour bâtir la nation

Les sociétés post-conflit font face à la problématique de la gestion des mémoires parallèles, chaque groupe accusant l’autre d’être responsable de ses malheurs, interprétant l’histoire à sa manière, avec des mots stigmatisant ceux dont il juge responsable de ses blessures avec le danger de déchirer toute la société à la clé. Dans ce contexte, comment concilier ces mémoires qui sont souvent perpétuées à l’aide des messages haineux ? Qui doit jouer ce rôle ? Evariste Ngayimpenda, historien, sociologue, démographe et Recteur de l’Université du Lac Tanganyika nous aide à y voir clair.

Que peut-on comprendre par mémoires parallèles dans un contexte post-conflit ?

En géométrie, nous avons appris que deux lignes parallèles ne se rencontrent jamais. Parler des mémoires parallèles dans une société, c’est peut-être un euphémisme car en réalité il y a des mémoires conflictuelles. Deux lignes qui sont parallèles ne se rencontreront jamais, elles n’ont donc rien à voir l’une envers l’autre. Deux mémoires parallèles, dès lors qu’il s’agit d’un même pays, d’une même nation, ne peuvent pas être seulement parallèles, elles sont plus ou moins conflictuelles, elles sont plus ou moins antagonistes. C’est-à-dire que chaque communauté entretient une mémoire de ce qu’elle a vécu, de ce qu’elle a enduré, et généralement une mémoire des peines qu’elle a subies. Et ce groupe considère qu’il a subi ces peines là du fait de l’autre groupe. Ça veut dire que deux mémoires ne peuvent pas être seulement parallèles mais finissent par être antagonistes.
Y’a-t-il un lien avec la prolifération des messages haineux ?

Oui, un lien est indubitablement là avec la prolifération des messages de haine parce que vous ne pouvez pas entretenir deux mémoires antagonistes, conflictuelles sans pour autant vous livrez  à une campagne de stigmatisation, de diabolisation, de développement de la haine contre l’autre groupe que vous estimez être la source de votre situation de vie exécrable, de tous les mauvais souvenirs que vous avez en termes de pertes des êtres qui vous sont chers, des biens matériels, d’opportunités, de marginalisation et de stigmatisation sociale. Bref, vous considérez l’autre comme votre pire ennemi et plus rien ne peut vous permettre de tendre vers un destin commun. Et la prolifération des messages de haine en est précisément l’outil redoutable pour empêcher continuellement la convergence des deux mémoires.

Quel est le danger en cas de perpétuation des mémoires parallèles ?

En fait, plus ces mémoires s’éloignent les unes des autres, plus elles s’affrontent…, et plus les chances de bâtir une nation s’amenuisent. Qui dit nation, dit destin commun. C’est-à-dire une gestion commune et concertée de tout ce que les différents groupes ont vécu, des haines comme des moments de gloire. Or, quand vous entretenez des mémoires parallèles, vous éloignez en fait cette opportunité de convergence des mémoires et donc vous déchirez carrément la nation. Ça veut dire que vous perpétuez cet état d’âme, de haine, de division, et de conflit. En perpétuant le conflit, vous créez le lit pour des conflits ultérieurs, bref vous hypothéquez toutes les chances d’épanouissement et de développement d’une nation entière. En un mot, vous sacrifiez même les générations ultérieures parce qu’elles grandiront dans cet environnement malsain. Vous aurez toujours dans une nation ce que le politologue Jacques Sémilin qualifie de « Nous et Eux » dans son ouvrage Purifier et Détruire. Et entre nous et eux, vous vous définissez comme si la convergence était quasi inimaginable voire même impossible.

Pr Evariste Ngayimpenda: « En géométrie, nous avons appris que deux lignes parallèles ne se rencontrent jamais. Parler des mémoires parallèles dans une société, c’est peut-être un euphémisme car en réalité il y a des mémoires conflictuelles. »

Que peut être la gestion adéquate de ces mémoires, pour limiter la prolifération des messages haineux et faciliter leur convergence ?

La gestion adéquate qu’il faut promouvoir, il faut la chercher du côté des institutions. Et là je vois trois types d’institutions. La première institution, bien sûr, responsable de la gestion du destin de la communauté dont elle a en charge, c’est l’institution étatique avec toutes ses structures et ses démembrements. La gestion de la cité, dans tous les pays du monde, appartient à l’Etat à travers les gouvernements qui se succèdent et ses services qu’ils créent, gèrent et régentent. Il lui appartient donc de contribuer à bâtir une nation, à cimenter l’esprit, le destin commun. Et par rapport à cela, l’Etat suffisamment outillé pour y parvenir. Le premier moyen est l’institution scolaire qui est là pour servir de creuset, de construction de l’intégration nationale. Le concept d’Education Nationale signifie précisément que les promotions, les générations scolaires passent plus ou moins à travers le même moule en termes de valeurs partagées et ces valeurs sont universelles. Elles sont enseignées partout et en même temps. Et de la sorte, l’écolier dès son jeune âge, plus tard en tant qu’élève ou  encore comme cadre également, apprend à être un membre de la cité, de la communauté nationale, à se comporter comme un citoyen à part entière sans tenir compte de son identité sectaire qu’elle soit religieuse, ethnique ou régionale. Certes, l’homme a plusieurs identités mais toutes ces identités doivent se reconnaitre dans une identité clé, une identité fondamentale, celle qui vous définit comme appartenant à une communauté nationale et c’est cela précisément le concept de citoyen.

D’autres institutions ?

Il y a les confessions religieuses qui sont normalement des institutions de socialisation par excellence en terme de valeurs morales et universelles. En effet, toute église enseigne le pardon, l’amour du prochain et toutes autres valeurs positives. Bien évidemment pour pouvoir enseigner ces valeurs, il faut les incarner soi-même. Malheureusement, il y a des églises ou des confessions religieuses qui, parfois, nous offrent des spectacles assez désolants en termes d’inspiration des valeurs.

Enfin, les médias devraient développer des lignes éditoriales susceptibles  de nous aider précisément à dépasser ces mémoires parallèles, à rapprocher les communautés et à prendre un peu de recul par rapport à notre histoire non pas pour l’oublier – ce n’est pas d’oublier son histoire -, il faut l’assumer, il faut la connaitre, et essayer de la restituer même si rigoureusement parlant, la restitution du passé est toujours impossible.

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