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Infrastructures

7 scénarios avec le (douloureux) départ des motos, vélos et tuk-tuks

La mesure gouvernementale, controversée, d’agrandir le périmètre d’exclusion de la circulation pour les bicycles et tricycles dans la capitale économique du Burundi, va certainement changer le visage de Bujumbura, et créer de nouvelles opportunités d’affaires. Sept scénarios peuvent être envisagés

Jusqu’à la dernière minute, les Bujumburois ont attendu un miracle. Face à la grogne populaire, ils espéraient un revirement spectaculaire des autorités, à l’image des pirouettes sur deux roues auxquelles les taxi-motards nous ont habitués, et qui enragent tant chauffeurs que chauffards… Au final, la fermeté du Président s’impose: au matin de ce 21 mars 2022, après un délai de grâce de 10 jours, des centaines de policiers campaient le long des voies-limite à la circulation des motos, tricycles et vélos pour s’assurer du respect de la mesure restreignant leurs mouvements dans la ville de Bujumbura.

En toile de fond de cette situation, la sécurité routière: 130 décès enregistré à Bujumbura de janvier 2021 à janvier 2022, et 1970 blessés sur la même période. Soit près de trois décès chaque semaine, et 5 blessés par jour pour cause d’accidents sur la voie publique. Si l’argument sécuritaire peut expliquer l’urgence de répondre au tournis que posent 8.000 motos, 4.275 tuk-tuks et 8.134 vélos qui se croisent et se cognent sur les 86,54 km² de la première ville du Burundi (de loin la plus petite des capitales économiques dans l’EAC), d’autres enjeux sont certainement en place.

A commencer par l’attractivité de la ville, comme l’a récemment expliqué le Président Evariste Ndayishimiye. Dans un contexte de compétition régionale de plus en plus ouverte, notamment entre Kigali et Nairobi, comment la vitrine économique du Burundi peut-elle attirer des investisseurs alors qu’il y a des villes dans la région, à moins d’une heure de vol de Bujumbura, mieux organisées, plus sécurisées, dans lesquelles tel milliardaire ou touriste ne craindra pas de voir sa jeep de luxe se faire érafler par un Bajaj trop pressé pour livrer un seau de lait?

D’autant plus que Bujumbura justement se rêve en « pôle effervescent au bord de l’eau » en 2045 avec un très ambitieux plan directeur

C’est dans ce contexte qu’il faut envisager plusieurs changements induits par la mise en périphérie des vélos, motos et tuk-tuks dans la ville de Bujumbura. On en voit déjà sept:

©Jimbere | Un taxi au centre-ville de Bujumbura

Une réorganisation complète du transport urbain

Les milliers des citadins qui viennent travailler dans la commune Mukaza au centre de la ville ne peuvent pas être tous servis par l’actuel charroi des bus et minibus en service sur différents axes urbains.
De leur temps, les taxis-vélos, les tuk-tuks et les motos permettaient par exemple de parcourir des trajets courts, à bas prix et à convenance, ce que ne laissent faire ni les taxis, trop chers, ni les bus, peu flexibles pour entrer dans les quartiers (sans parler de leur légendaire et dangereuse vétusté).
Le parc automobile dans le transport public devrait logiquement changer de visage, avec des bus plus larges, moins rouillés, opérant sur de nouveaux itinéraires pour une meilleure desserte de la ville. Parallèlement, des entreprises spécialisées dans le transport comme Wasili, le Uber burundais, vont connaître un essor certain, avec la popularisation du covoiturage.

Le taxi à plusieurs, bientôt une nouvelle norme

Pour remplacer la flexibilité qu’offraient les motos et les tuk-tuks, de plus en plus de citadins vont se tourner vers les taxis, mais en voyages groupés. Cela a l’avantage de réduire le coût pour les usagers sur un même trajet, le ticket étant partagé à plusieurs.
Ce mode de transport se pratiquait plutôt le soir, les taxis profitant de l’impatience des passagers vers Musaga, Kamenge ou encore les hauteurs de Ku Mugoboka.

La hausse des loyers et du coût de la vie

A l’intérieur du périmètre d’exclusion des bicycles et tricycles, le statut désormais en construction de « zone sécurisée » pour la circulation routière et la réfection de la voirie devrait renforcer la demande en location des maisons qui s’y trouvent. Bujumbura, déjà prise d’assaut par des locataires congolais, une diaspora qui lorgne de plus en plus sur les opportunités dans l’immobilier au Burundi et une demande haut standing croissante, verra le prix des loyers grimper.
Avec des espaces d’approvisionnement (légumes, fruits, services…) plutôt chers au motif des coûts de transport élevés.

©Jimbere | Au parking des bus situé à l’ex-Marché Central de Bujumbura

La métamorphose de Nyakabiga, Bwiza, Buyenzi…

Jouissant jusqu’à présent du statut de « zones populaires », leur positionnement non loin du cœur de la zone Mukaza donne à leurs occupants un avantage considérable: on peut travailler en ville la journée, et rentrer à pied le soir, sans devoir jouer des coudes dans les bus, ou se saigner à payer le taxi.
Les milliers de taxi-vélos, conducteurs de tuk-tuk et pourvoyeurs de services pour cette clientèle (restaurateurs, prostituées, coiffeurs, etc) qui vivaient dans ces zones vont progressivement les quitter, menant vers la gentrification des localités.
Ce qui en fera des espaces bien indiqués pour les projets de logements sociaux

L’agrandissement de la ville

Les ménages qui ne pourront pas faire face à la hausse du coût de la vie, et des prix de certains biens (le lait des enfants, jadis distribué dans les quartiers sur vélo, mais désormais apporté en taxi – le transport des enfants à l’école, autrefois en tuk-tuk, mais désormais interdit…) vont s’éloigner de plus en plus du cœur de Bujumbura, pour s’installer en périphérie.
Ce qui devrait renforcer l’extension de la ville, avec la naissance de nouveaux centres d’approvisionnement dans les quartiers périphériques, facilement accessibles à moto ou tuk-tuk, et donc abordables pour les ménages modestes.

La hausse de la demande en carburant et l’urgence de moderniser le réseau routier urbain

Au fond, avoir une voiture à Bujumbura tenait jusqu’à présent beaucoup plus du positionnement social, plutôt que d’un impératif matériel, au vu de la taille de la ville. Avec le départ des motos et tuk-tuks, la possession d’un véhicule sera désormais un must pour contenir les dépenses de transport. Ce qui signifiera l’achat de plus de voitures, avec parallèlement un trafic accru des taxis: en plus d’une demande en carburant en hausse, la situation posera la nécessité de refaire la voirie urbaine, pour décongestionner le trafic automobile (et éviter … le retour à l’insécurité routière pour cause de nids de poule).

Tous comptes faits, la situation telle qu’elle se présente actuellement à Bujumbura laisse envisager des opportunités d’investissement dans le transport et l’immobilier.

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